382

« Je parle à mon chien en espagnol. » (Griezmann)

(8/12)

En ce samedi matin ensoleillé, Juliette et Roméo sortaient de la laverie, comme tous les samedis matins à cette heure-là. Lui soufflait sous le poids d’un panier à linge débordant d’habits propres et trempés tandis qu’elle ployait de porter les lourds sacs des courses qu’ils avaient faites au Superama le plus proche durant les cinquante minutes du cycle de lavage. Les deux amoureux traversaient l’avenue Juan Escutia en direction du numéro 47, presque en face de la laverie, lorsqu’une Golf GTI, déboulant à contre-sens de la rue Amatlan, faillit les faucher, ne leur passant qu’à quelque centimètres, avant de s’engouffrer à toute vitesse et de nouveau à contre-sens dans la rue Cuernavaca, en faisant crisser ses pneus.

La scène était peu extraordinaire pour cette ville. En revanche, jamais on n’y avait vu quatre mousquetaires arborant les armes de la famille Barbey d’Aurevilly, d’azur, à deux bars adossés d’argent, au chef de gueule, chargé de trois besants d’or, poursuivre une Golf GTI ou tout autre véhicule motorisé. Bien conscients de cette incongruité, les mousquetaires jugèrent plus sage de ne pas se faire remarquer. Ils mirent pied à terre et se dispersèrent dans la foule pour semer d’éventuels suiveurs.

Quant à Juliette et Roméo, mus par cet étrange ressort hormonal qui mêle l’excitation au danger, ils s’unirent sexuellement après avoir monté quatre à quatre les escaliers qui menaient à la terrasse de l’immeuble.

381

« Si ça dure, j’ai un peu plus de chances. » (Djokovic)

(7/12)

Alors que l’auto de notre héros file à toute allure et à contre-sens dans l’étroite ruelle, son esprit s’immerge dans un océan de pensées dont la portée n’échappera à personne mais qui, au moment où il les conçoit, manquent cruellement de pertinence.

Il songe. « Céder est un excellent moyen de mettre un terme aux hostilités ; c’est même le moyen le plus sûr. Son coût, cependant, est souvent élevé. » Il feint de s’interroger. « N’est-ce pas folie que vivre en sage parmi les fous ? « 

Rattrapé par son instinct de survie, il se ressaisit et se livre à une froide évaluation de la situation. « Si je me sors de ce mauvais pas, il me faudra encore traverser les Ardennes, et de nuit encore ! À cette période de l’année, je risque de tomber nez-à-nez avec un germanopratin ou un nouvel impétrant. Sans compter les loups. »

Tout cela nuit à la bonne compréhension du récit.

 

380

« C’est pour cela que j’ai voulu épouser Carla si rapidement » (Nicolas)

(6/12)

Ce nouveau défi n’était pas pour me déplaire. Je ne pouvais cependant me lancer seule dans cette aventure. Après de longues heures d’attente, on m’introduisit enfin dans le bureau du Directeur Général. Le tapis de laine épaisse où je manquai me tordre la cheville portait les armoiries de la famille Barbey d’Aurevilly, d’azur, à deux bars adossés d’argent, au chef de gueule, chargé de trois besants d’or.

L’homme, qui s’appelait Michel Ménard, se targuait d’être, selon ses mots, « un quasi cousin » du célèbre poète. Passionné de chevaux et féru d’histoire antique, il évoqua ses nombreux voyages en Amérique, au Maghreb et en Arabie Saoudite, en quête des meilleurs pur-sang de la planète. Je me contentais d’acquiescer de temps à autre en prenant soin de masquer mon ignorance et mon désintérêt pour le domaine équin. Ma patience et ma politesse furent récompensées. Michel Ménard me faisait don d’une escorte de quatre mousquetaires et me consentait un prêt à taux zéro pour un montant de deux cent cinquante mille euros.

Lorsque je m’assis au volant de vieille ma Golf GTI, les mousquetaires étaient déjà prêts. Ils m’attendaient au bout de la rue, s’assurant qu’aucun danger ne menaçait. Je trouvai cette méfiance exagérée et décidai de leur jouer un tour à ma façon. Je réajustai mes bas, puis, appuyant de toutes mes forces sur l’accélérateur, m’engageai à contre-sens dans la ruelle qui jouxtait la chapelle attenante aux écuries.

 

379

« Tout n’est que spéculation » (Djokovic)

(5/12)

Mon avocat venait de m’annoncer que Bérénice aux mains vermeilles s’était évadée de la prison de Varces. Mon agenda s’en trouvait bouleversé. Je réajustai mes bas et couru vers la gare la plus proche : il me fallait à tout prix empêcher cette folie. Il se trouve que la gare la plus proche était celle de Montparnasse. Moche, elle exerçait sur moi une fascination réelle. J’y avais vécu des heures d’ennui durant mon enfance mais j’y avais aussi eu, plus tard, la révélation de ma vie en découvrant, abandonné sur un banc, un livre de Mallarmé sobrement intitulé « Poésies ».

J’étais vierge mais belle, et vivace mon désir. Après avoir lu le recueil d’une traite, comme en transe, je cédai aux avances d’un mystérieux voyageur qui m’avait observée tout ce temps et dont le charme viril me fit aussitôt chavirer. Nous fîmes violemment l’amour, non loin, devant la tombe de Charles Baudelaire.

Qui serais-je devenue si l’amour, le sexe et la poésie n’avaient, le même jour, illuminé de leurs mystères mon être ? Possiblement, j’aurais cédé aux sirènes de la sécurité matérielle et serai devenue employée de bureau à la CAF. Ou bien, mon DUT en poche, j’aurais enchaîné sur un Master en Administration de la ville avant de fonder ma propre start-up en gestion des déchets. Mais qui sait ? Tout n’est que spéculation.

378

(4/12)

Délivrer Bérénice aux mains vermeilles était une excellente idée. Selon l’information qui figurait dans son dossier, elle devait sortir de la prison de Varces en juillet. Il suffisait donc d’attendre trois mois et demi. Je proposai à mon cousin de m’accompagner à Cancun pour profiter de ce temps libre mais il était très occupé ; les élections législatives approchaient et il comptait bien devenir député pour bénéficier de l’immunité parlementaire, s’enrichir rapidement et, « fuir Laval et ses bouseux », disait-il.

Ce discours provocateur avait le don de m’agacer au plus haut point et j’éprouvais les plus grandes difficultés à conserver mon calme chaque fois que Jean prétendait me le servir en feignant la connivence alors qu’il n’attendait qu’une chose : un débat houleux.

Bien que sans rapport avec la situation, je songeai alors à ces mots de Michel Tournier : « La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. » L’innocence se moque bien de la pureté, c’est vrai, comme la pureté n’est jamais innocente. Hélas, pour notre inconfort à tous, les maniaques de la pureté… Je fus interrompu dans mes pensées par la sonnerie du téléphone de mon avocat. Après avoir raccroché, il se tourna vers moi, l’air contrarié.

 

 

 

377

(3/12)

« Délivrer Catalina aux yeux d’argent ? Tu n’y penses pas ! C’est terriblement dangereux ! » Mon ami Mateo ne manquait pas de courage mais il avait la manie de la contradiction. « Non, c’est impossible. Songes-y. Au terme d’un parcours semé d’embûches, tu arriveras au pied de la citadelle du Mont Houx. Là, il te faudra franchir un imposant dispositif de sécurité : des dizaines de policiers surentraînés et armés jusqu’aux dents, sans compter les tireurs d’élite postés sur les toits des immeubles avoisinants. Ensuite, tu devras affronter en duel le chef de la Milice, le cruel Narkozy. Et si tout cela ne t’arrête pas, il faudra encore forcer la porte blindée de la chambre de Catalina aux yeux d’argent. Non, vraiment, c’est mission impossible, surtout pour une femme. »

Ce dernier argument réveilla ma fibre féministe. « N’en déplaise à Freud, l’Histoire démontre qu’une femme est plus habilitée qu’un homme, fût-il bien membré, à pénétrer une forteresse. » Mais Mateo s’arrangeait toujours pour avoir le dernier mot : « Admettons. Il y a tout de même un obstacle de taille : Catalina aux yeux d’argent n’est pas captive. C’est elle, et elle seule, qui a créé les conditions de son isolement sur l’échiquier politique. C’est elle, et elle seule, qui s’est enfermée dans sa tour d’ivoire. »

Je dus me rendre à l’évidence et faire une croix sur Catalina aux yeux d’argent. Mon désarroi était palpable. C’est alors que Mateo eut une idée de génie. « Et si tu jetais ton dévolu sur Bérénice aux mains vermeilles ? »

 

376

(2/12)

En fait de réunion extraordinaire, on nous servit les mêmes cacahuètes que d’habitude, et des bières. Le Président du Conseil d’administration était en vacances avec sa maîtresse, aux Seychelles. Il avait envoyé son fils pour le représenter ; celui-ci en profita pour ourdir un complot.

Le temps des courtisans étaient bel et bien terminé. Ce serait désormais le temps des loups. Tout le monde l’avait compris, à l’exception du jeune Follande, toujours aussi distrait, qui périt sous les coups d’une bonne demi-douzaine de dagues affûtées, dont la mienne.

Le lendemain, chacun regagna ses pénates, prétextant un malaise soudain ou un rendez-vous important. Quant à moi, ma décision était prise : j’irais délivrer la belle Catalina aux yeux d’argent.