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C’est peu après le jour où Monsieur Albert eût pris sa retraite de Compteur assermenté du nombre de chômeurs, qu’on se rendit compte qu’il n’y avait en réalité pas plus de 3000 demandeurs d’emplois dans le pays. Passé le premier moment de stupeur, le Président jubila et s’empressa de communiquer la nouvelle aux médias. Ce n’est qu’ensuite qu’on songea au calvaire qu’avait vécu le pauvre Monsieur Albert.

Entré dans la fonction publique au milieu des années 50, il avait connu un début de carrière difficile, avec un nombre de chômeurs très faible. Il comptait très lentement et avait mis au point diverses techniques de comptage, recomptage, recoupement de comptage et réinitialisation de comptage mais ce n’était pas suffisant : son poste semblait condamné à disparaître. C’est donc dès les années 70 qu’il se vit contraint de falsifier les comptes. Lui si honnête et qu’on louait pour sa rigueur et son exemplarité,  jamais en retard, jamais malade, avait dû secrètement abjurer sa foi intime en la vérité des chiffres et glisser de fausses virgules et de faux  zéros dans ses rapports trimestriels. Il le vécut si mal qu’il souffrit d’une première dépression nerveuse en 1981. Après un long congé maladie, il revint à son poste, serein et souriant car en son absence le travail s’était accumulé et il put prétendre qu’il allait lui falloir des mois pour rattraper le temps perdu. Mais ce répit fut de courte durée car il fallait falsifier encore et toujours plus. Monsieur Albert souffrait en silence, enlisé dans ses mensonges, et sa conscience le rongeait de l’intérieur ; si bien qu’il rechutait avant chaque élection présidentielle.  Enfin, il arriva à l’âge de la retraite et put se libérer de son lourd fardeau. Certains affirment qu’il s’est retiré dans son Cantal natal, où il compterait les brins d’herbe en été et les flocons de neige en hiver. D’autres prétendent qu’il compte les grains de sel de la mer d’Aral.

On ignore encore comment un seul homme, sans charisme et sans malice, a pu aveugler un pays entier. On sait seulement qu’après son départ, des milliers d’experts économiques et de conseillers en politique de l’emploi se retrouvèrent au chômage.

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Si je me souviens bien, c’est le 20 janvier que j’ai voulu inscrire dans ce blog une citation de José Emilio Pacheco. Puis j’ai changé d’avis : un blog n’est pas un recueil de citations. Croyez-moi si vous voulez, José Emilio Pacheco est mort dimanche, le 26 janvier. Du coup, je reprends la citation:

Extraño mundo el nuestro : cada día
le interesan cada vez más los poetas ;
la poesía cada vez menos.

Moralité :
Surveillez ce blog
si vous y trouvez une citation vôtre
c’est que vous êtes mort.

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Il ne restait plus qu’à déterminer la couleur des casques des soldats de l’ONU. Les Généraux interarmées du Conseil de Sécurité étaient réunis pour statuer sur ce point. La tension était palpable dans la petite salle surchauffée (le système de climatisation était en panne et personne ne voulait le faire réparer sous prétexte que des micros espions auraient pu être installés durant l’intervention). Après cinq heures de délibération, aucun choix n’avait été arrêté.

On reprit la liste des couleurs qui n’avaient pas été éliminées aux premiers tours. Cette fois elles furent toutes rejetées. Blanc, trop salissant. Noir, trop funèbre. Rouge, trop communiste. Vert, trop commun…

C’est alors qu’un Général évoqua les Schtroumpfs.

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J’ai recu de nombreuses lettres d’admirateurs et d’admiratrices me pressant de continuer au plus vite, je cite, « cette épopée qui aura bientôt sa place dans les manuels de littérature ». Comment nier qu’on se lasse peu de l’enthousiasme d’autrui (pourtant forme reconnue de débilité) lorsque celui-ci nous conforte dans notre vice privé et nous encourage à le rendre public depuis notre terrier molletonné ?

À ce stade de l’euphorie, mon esprit enfiévré est soudainement saisi par ce qu’on appelle l’éthique, sentiment à la fois diffus, variable et magique qu’on trouve en abondance dans les civilisations avancées. Et l’éthique impose de reconnaître sa dette. Donc, je tiens à souligner ici que ce blog ne serait pas ce qu’il est sans l’exemple de l’Autofictif, bien connu blog d’Éric Chevillard (http://l-autofictif.over-blog.com/). Aurais-je eu l’idée de bloguer de la sorte si je n’avais pas lu les plus de 2000 livraisons quasi quotidiennes de Chevillard ? Pas sûr. Ce dernier s’en remettra-t-il ?

Voilà, j’ai rendu à César, le reste m’appartient.