377

(3/12)

« Délivrer Catalina aux yeux d’argent ? Tu n’y penses pas ! C’est terriblement dangereux ! » Mon ami Mateo ne manquait pas de courage mais il avait la manie de la contradiction. « Non, c’est impossible. Songes-y. Au terme d’un parcours semé d’embûches, tu arriveras au pied de la citadelle du Mont Houx. Là, il te faudra franchir un imposant dispositif de sécurité : des dizaines de policiers surentraînés et armés jusqu’aux dents, sans compter les tireurs d’élite postés sur les toits des immeubles avoisinants. Ensuite, tu devras affronter en duel le chef de la Milice, le cruel Narkozy. Et si tout cela ne t’arrête pas, il faudra encore forcer la porte blindée de la chambre de Catalina aux yeux d’argent. Non, vraiment, c’est mission impossible, surtout pour une femme. »

Ce dernier argument réveilla ma fibre féministe. « N’en déplaise à Freud, l’Histoire démontre qu’une femme est plus habilitée qu’un homme, fût-il bien membré, à pénétrer une forteresse. » Mais Mateo s’arrangeait toujours pour avoir le dernier mot : « Admettons. Il y a tout de même un obstacle de taille : Catalina aux yeux d’argent n’est pas captive. C’est elle, et elle seule, qui a créé les conditions de son isolement sur l’échiquier politique. C’est elle, et elle seule, qui s’est enfermée dans sa tour d’ivoire. »

Je dus me rendre à l’évidence et faire une croix sur Catalina aux yeux d’argent. Mon désarroi était palpable. C’est alors que Mateo eut une idée de génie. « Et si tu jetais ton dévolu sur Bérénice aux mains vermeilles ? »

 

376

(2/12)

En fait de réunion extraordinaire, on nous servit les mêmes cacahuètes que d’habitude, et des bières. Le Président du Conseil d’administration était en vacances avec sa maîtresse, aux Seychelles. Il avait envoyé son fils pour le représenter ; celui-ci en profita pour ourdir un complot.

Le temps des courtisans étaient bel et bien terminé. Ce serait désormais le temps des loups. Tout le monde l’avait compris, à l’exception du jeune Follande, toujours aussi distrait, qui périt sous les coups d’une bonne demi-douzaine de dagues affûtées, dont la mienne.

Le lendemain, chacun regagna ses pénates, prétextant un malaise soudain ou un rendez-vous important. Quant à moi, ma décision était prise : j’irais délivrer la belle Catalina aux yeux d’argent.

375

(1/12)

Tandis qu’ils glosaient à l’envi sur les raisons supposées de ce revirement soudain, ne manquant point de rappeler le montant des bénéfices escomptés d’une opération si peu orthodoxe (« mais tellement catholique » ironisait le comte de Fêh), je me tenais coi, rongeant mon frein dans le coin le moins éclairé du vaste salon.

Le hasard voulut que la marquise fît son entrée à cinq heures, à l’instant même où je me levais après avoir réajusté mes bas. Nous étions tous convoqués à une réunion extraordinaire du Conseil d’administration. C’en était fait de mes rêves d’émancipation. Moi qui avais préparé, ressassé et ruminé une sortie éclatante, je fus contraint de la ravaler, mon orgueil avec.

Jean, passant près de moi, me jeta un regard mi-méprisant, mi-amusé, comme s’il avait deviné mes intentions et perçu ma frustration. Mais ce n’était peut-être pas Jean ; tant d’années ont passé… Je me demande si ce n’était pas plutôt André. Ce serait bien dans son genre.