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C’est sur son lit de mort que l’écrivain nobélisé confia dans un soupir désabusé : « Et puis vous savez, ces haies de glycine que j’ai mises dans tous mes livres, ces fameuses haies de glycine à l’ombre desquelles se jouent presque tous les drames qui ponctuent mon œuvre, hein, la mort de Jacques, le viol de Ségolène, les retrouvailles des jumeaux, la naissance de François, etc., ces haies de glycine dont on a dit qu’elles étaient un personnage à part entière, il y a même eu des thèses sur ces haies de glycine, voyez, bon, eh bien je vais vous dire, je peux le dire maintenant, hein, je sais même pas à quoi ça ressemble, la glycine. »

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« La NASA pense être en mesure d’envoyer des humains sur Mars dès 2030. »

J’espère qu’il y a de la place, sur Mars, parce que j’ai déjà une liste assez longue de personnes à envoyer là-bas.

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Merveilleuse application sur mon smartphone qui, non seulement me guide vers ma destination, mais m’indique, de sa douce voix numérisée, l’itinéraire le plus court en fonction du trafic-en-temps-réel  !

Sans cela, jamais je ne me serais aventuré à tourner à droite dans cette rue inconnue de moi. Je serais resté bien sagement sur la grande avenue. Mais l’application a détecté un embouteillage un peu plus loin sur la dite avenue. Me voilà donc dans cette petite rue si longtemps ignorée ; ou plutôt nous voilà. Je veux dire, moi et les douze automobilistes qui se sont engouffrés en même temps que moi dans cette minuscule ruelle décidément très étroite et très mal pavée.

Heureusement, notre application a aussitôt détecté le bouchon par nous engendré. Et voilà qu’elle nous ordonne de tourner à gauche car il ne lui a pas échappé qu’un allègement inespéré du trafic s’est produit sur cette avenue que nous n’aurions jamais dû quitter.

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Le retour (come back) est un concept éculé, usé jusqu’à la corde diront certains ; et ils n’auront pas tort.

Cela dit, si Sarkozy l’a fait, pourquoi pas moi ?

Qui plus est, dans l’allégresse. (Qui mieux qu’un homme de bureau goûte la saveur particulière du vendredi ? )

 

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Le journaliste : On a noté une inflexion dans votre politique…

La Mort : Les temps changent, la crise n’épargne personne. Je ne crois pas qu’on puisse faire l’économie de certaines réformes pour continuer, sinon à prospérer, tout au moins à faire mieux que survivre.

Le journaliste : Survivre, comme vous y allez ! Vous vous portez très bien, les chiffres sont éloquents.  Était-il nécessaire de procéder à tant de licenciements ?

La Mort :  Absolument nécessaire. Le marché est très concurrentiel. La vie est sur mes talons. Si je ne fais rien, je disparais. Alors, oui, j’ai licencié la peste, le choléra, la lèpre… J’ai mis la poliomyélite et la rougeole à temps partiel. Mais il y a une logique derrière : ils me coûtaient plus qu’ils ne me rapportaient. Et grâce aux économies ainsi réalisées, je finance la recherche sur les bactéries résistantes aux antibiotiques. L’euphorie des années Sida est passée, la bulle s’est dégonflée. Et c’est normal, ce sont des cycles, vous savez. Le Sida s’essouffle, c’est tout à fait normal, il est arrivé à maturité. Il ne peut pas avoir le même rendement qu’il y a vingt ans. Donc, le défi, c’est de penser à demain. La politique de l’autruche c’est de dire : ça va mieux. Et on attend. Et pendant ce temps-là, la vie dure et nous grignote des parts de marché. Et un jour on se trouve en faillite. Moi, je pense à demain.

Le journaliste :  Mais vous voyez bien où je veux en venir : la sous-traitance.

La Mort :  Oui, je sous-traite. Et alors ? Je n’ai pas les moyens de mettre des nouveaux virus sur le marché tous les dix ans. Donc je sous-traite, à l’humain. L’humain fait un excellent travail. D’une part il s’autodétruit à 80%, et pas seulement par le suicide, donc c’est très avantageux en termes de coûts. D’autre part, il est proactif, flexible, et il ne ménage pas ses efforts. Saviez-vous que la moitié des cancers ont été inventés par l’humain ?

Le journaliste : Peut-être, mais est-il aussi efficace qu’on le dit ? Tout le monde a remarqué que la vieillesse s’étend dans des proportions inquiétantes chez les humains. Les cas de vieillesse qui durent trente voire quarante ans sont monnaie courante. Cela représente un sacré manque à gagner pour la Mort, non ?

La Mort : Je ne mets pas tous mes œufs dans le même panier. Des dizaines de virus continuent de travailler d’arrache-pied et nous donnent entière satisfaction. Les bactéries sont de plus en plus perfectionnées…

Le journaliste : Certes. Mais on est en droit de s’interroger. Certains analystes pointent le risque d’une émancipation humaine. Les humains de type californien sont en passe de devenir immortels. Ne craignez-vous pas un effet boule de neige qui s’étendrait à toutes les souches de l’espèce humaine ?

La Mort : Je ne pense pas. Il y a entre l’Humanité et la Mort une vieille connivence, un long chemin parcouru, et qu’on le veuille ou non, ces liens sont sacrés. Et puis, la beauté de l’humain, c’est son inventivité. La dernière version de l’Humanité, l’Homo Sapiens (H.S.) a littéralement révolutionné notre façon de penser la mort. Tenez, prenez l’exemple de la guerre. On n’a pas attendu l’Humanité pour inventer la guerre. Mais quand l’H.S. s’est emparé de cette technique de mort, il l’a porté à un degré inouï de perfection. La guerre humaine n’a rien à voir avec deux chiens qui se battent pour un vieil os, l’humain a inventé la guerre 2.0, voilà, guerres de religion, guerres de conquête, guerres de libération, guerres civiles… Je pense que le procès intenté à l’Humanité n’est rien d’autre qu’une manœuvre de diversion. Pour moi, sa place dans la stratégie de mort élargie n’est pas remise en cause. Et ce, pour deux raisons. D’une part, l’H.S. a atteint un niveau mortifère qu’on n’aurait pas imaginé il y a seulement 200 000 ans. À peu près tout ce qui vit sur Terre peut être éliminé par l’H.S. Tout ce qui naît, croît, pousse, fleurit, nage, rampe, court, vole… Tout peut être éradiqué par l’H.S. Deuxième point, pour répondre à votre question, la capacité d’autodestruction de l’H.S. L’immortalité californienne que vous agitez comme une menace pour notre activité, nous y avons pensé, bien sûr. Et nos experts sont formels : l’humain ne reculera devant rien pour continuer de s’autodétruire. Il inventera de nouvelles religions, de nouveaux camps d’extermination, de nouvelles armes, de nouvelles haines, de nouvelles formes de servitude, d’oppression, de dépression, de folie, etc. Son potentiel est énorme. Nous sommes à l’aube d’un nouvel âge de la mort.

Le journaliste : Cependant le risque zéro n’existe pas. Il vous arrive d’être mise en échec. Jésus…

La Mort:  Eh oui… C’est la vie…